Bien que viser l’excellence soit une vertu et quelque chose que nous devrions cultiver chez nos enfants, cette fixation excessive sur les notes — ou le rang en classe, dans mon contexte — envoie le mauvais message sur ce que signifie la réussite et laisse de côté d’autres aspects tout aussi importants du développement de l’enfant, le lésant ainsi de plusieurs façons.
L’exclusion des enfants jugés « pas intelligents »
Accorder une importance disproportionnée aux notes conduit souvent à classer les enfants en deux catégories distinctes : ceux qui sont « intelligents » et ceux qui ne le sont « pas ». Dans ma langue maternelle, ces derniers sont affublés d’un mot très blessant : « umuswa ». Les enfants ainsi étiquetés subissent des critiques et des humiliations constantes qui confinent à la maltraitance psychologique — y compris de la part de leurs propres parents. Les mauvais résultats scolaires sont souvent assimilés à un manque de compétence, d’efforts, et pis encore — à un verdict sur tout leur avenir. On dit souvent à ces enfants qu’ils sont incapables ou qu’ils ne feront rien de leur vie. L’échec scolaire est perçu comme le signe annonciateur d’un échec général dans toutes les aspects de leur future existence.
Redéfinir l’« intelligence »
Dans son célèbre ouvrage « Frames of Mind », le psychologue du développement Howard Gardner affirme que l’intelligence n’est pas une chose unique. Il définit huit formes distinctes — et la plupart des écoles africaines n’en évaluent que deux.
- Logico-mathématique : La capacité de raisonner, de résoudre des problèmes et de penser en structures et en chiffres. Celle que l’école évalue le plus.
- Linguistique : Un don avec les mots — à l’oral ou à l’écrit. L’enfant qui raconte des histoires qui captivent une salle, ou qui dévore tout ce qu’il trouve à lire.
- Musicale : Une sensibilité profonde au rythme, à la mélodie et au son. L’enfant qui fredonne des airs à la perfection avant même de savoir lire.
- Visuo-spatiale : La capacité de penser en images, de naviguer dans l’espace et de voir le monde en trois dimensions. Les architectes, les designers et les chirurgiens sont chez eux ici.
- Corporelle-kinésthésique : La maîtrise du corps — grâce, précision, coordination physique. L’athlète, le danseur, l’artisan qui construit de ses mains.
- Interpersonnelle : La capacité de comprendre les autres et de créer du lien. L’enfant vers qui tout le monde se tourne naturellement. Les grands leaders naissent souvent ici.
- Intrapersonnelle : Une conscience profonde de ses propres émotions, motivations et monde intérieur. Les enfants calmes et réfléchis en sont souvent richement dotés.
- Naturaliste : Une affinité pour le monde naturel — les plantes, les animaux, les structures de la nature. Le paysan qui lit la terre mieux qu’aucun manuel, et le dresseur qui semble communiquer avec les animaux presque comme par magie.
Un enfant qui peine à faire une multiplication peut posséder une intelligence musicale ou corporelle digne d’un génie, et le jour où il trouvera sa voie, tout le monde autour de lui le traitera de génie. Le bulletin scolaire n’avait simplement pas de colonne prévue pour ça.
Le piège de l’élève modèle
Il existe un deuxième piège, au-delà des huit formes d’intelligence : supposer qu’un bon classement signifie qu’un enfant a travaillé plus dur. Ce n’est pas le cas. Toute forme d’intelligence — y compris celles évaluées à l’école — est le résultat de deux facteurs en proportions variables : la prédisposition naturelle liée au patrimoine génétique de l’enfant (souvent appelée la nature) et l’instruction, l’effort et la pratique (souvent appelés la culture). Les bons élèves ne sont pas nécessairement ceux qui ont fourni le plus d’efforts ; ils ont souvent des aptitudes innées élevées dans les formes d’intelligence évaluées en classe. En se contentant de regarder le bulletin, un élève médiocre qui a tout donné paraît moins sérieux et moins travailleur que le premier de classe qui, lui, n’a pas besoin de fournir autant d’efforts parce que ça lui vient naturellement. Ne pas reconnaître les efforts de cet élève-là est profondément décourageant.
Au fait, c’est quoi la « réussite » ?
Nous nous donnons souvent beaucoup de mal pour pousser nos enfants vers l’excellence académique, en justifiant cela par le souhait de « les préparer à une vie réussie ». Nous les punissons quand leurs notes sont insuffisantes, nous leur donnons des étiquettes blessantes. Nous leur sacrifions des loisirs, le jeu et les amitiés — des choses qui, paradoxalement, peuvent être bien plus déterminantes dans cette future réussite que les notes et le classement auxquels nous sommes si accrochés. Nous connaissons tous de grands hommes et femmes d’affaires qui ne brillaient pas à l’école. Nous connaissons tous des premiers de classe qui ont obtenu leurs diplômes avec mention mais sont restés longtemps au chômage, ou se sont retrouvés piégés dans des carrières sans épanouissement, incapables de progresser. Quelque part, il y a un directeur d’hôpital qui gagne dix fois plus que le neurochirurgien de ce même hôpital. Le neurochirurgien était un excellent élève ; le directeur était dans la moyenne. Quelque part, il y a un millionnaire qui s’est suicidé et a trouvé une mort prématurée, alors que beaucoup pensaient que sa vie était parfaite et enviaient sa « réussite ». Alors, c’est quoi la réussite ?