Mother and daughter reading a book
Parentalité

Quelle langue apprendre en premier à mon enfant ?

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Publié10/12/2026
6 min de lecture

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#Éducation plurilingue

Claudine avait trois choses devant elle sur la table : un livre d’anglais de première année, un prospectus pour des cours de français le samedi, et son téléphone. En face d’elle, Ineza, six ans, lisait à voix haute, un doigt sous chaque mot.

« The cat sat on the mat. » Sa prononciation était impeccable.
« Très bien. Et que veut dire mat ? »
Ineza leva les yeux, le regard vide.

Puis le téléphone vibra. C’était la grand-mère d’Ineza, qui appelait depuis Nyanza. Ineza voulait lui raconter sa leçon de sciences : comment un haricot boit de l’eau et enfonce une petite racine dans la terre. Elle commença en kinyarwanda, puis buta sur un mot. Ce mot-là, elle l’avait appris à l’école, en anglais.

« C’est une… root », dit-elle.

Sa grand-mère eut un rire chaleureux. « Ongera umbwire mwana wanjye, ntabwo mbyumvise. (Répète, mon enfant, je n’ai pas compris.) » 
Ineza poussa le téléphone de l’autre côté de la table. « Maman, dis-lui, toi. Je ne sais pas comment faire. »
Claudine traduisit sans réfléchir. À mi-parcours, elle se rendit compte qu’elle était en train de traduire la journée de sa fille à sa propre mère.

Toute la semaine, elle s’était posé la même question : l’anglais ou le français, lequel d’abord, lequel davantage ? Ce n’est que maintenant qu’elle s’apercevait qu’elle ne l’avait jamais posée avec une troisième langue dans la phrase. La langue censée être la première de sa fille, sa langue maternelle. Ikinyarwanda !

La question derrière la question

Si vous êtes parent à Kigali, à Huye ou à Musanze, vous connaissez sans doute la question de Claudine. Quelle école ? Le français, est-ce trop tôt ? L’anglais, trop tard ? Le kinyarwanda ne va-t-il pas gêner ? Ce sont des questions pleines d’amour, posées par des parents qui savent ce qu’une langue peut ouvrir : une bourse, un emploi, une voix dans les salles où se prennent les décisions. Remarquez pourtant que la langue maternelle de l’enfant n’y apparaît souvent qu’en note de bas de page, quand elle y apparaît.

Une mesure de l’intelligence

Dans une grande partie de l’Afrique, le lien entre une langue européenne et l’intelligence s’est forgé dans les salles de classe. Les écoles coloniales récompensaient les enfants qui maîtrisaient la langue de l’administrateur et punissaient souvent ceux qui utilisaient la leur. L’indépendance a changé les drapeaux, mais pas les salles de classe : la plupart des systèmes enseignent encore dans ces langues européennes. Et, dans une certaine mesure, cela se comprend : ce sont les langues de l’administration et de l’emploi formel.

Beaucoup d’entre nous ont adopté une équation sans l’avoir décidé : bien parler anglais, c’est être intelligent ; hésiter en anglais, c’est être lent. Un enfant qui explique à merveille comment pousse un haricot en kinyarwanda, mais qui bute en anglais, risque d’être jugé sur son hésitation. L’étalon mesure la langue, pas l’esprit. Le problème est vaste : selon l’ONU, 40 % de la population mondiale n’a pas accès à un enseignement dans une langue qu’elle parle ou comprend.

Le Rwanda, un terrain mouvant

Ce qui ne cesse de changer au Rwanda, c’est la langue d’enseignement. Une politique trilingue a vu le jour en 1996. En 2008, l’anglais a remplacé le français comme principale langue d’instruction. Le kinyarwanda est revenu pour les trois premières années du primaire en 2011 et 2015, et en 2019, il a été annoncé que l’anglais serait utilisé dans tout le primaire à partir de l’année scolaire 2020-2021, le kinyarwanda et le français étant enseignés comme matières, les écoles privées pouvant conserver leur langue d’instruction habituelle. La pratique varie d’une école à l’autre et a pu évoluer depuis ; l’école de votre enfant pourra vous confirmer ce qui s’applique aujourd’hui.

Les parents pèsent deux langues prestigieuses, tandis que la troisième est censée se débrouiller toute seule. L’anglais est la langue de l’école, du travail et d’internet ; le français ouvre les portes des universités francophones et des bourses, et l’on croit largement qu’il est plus facile d’ajouter l’anglais plus tard que l’inverse.

Ce que dit l’UNESCO

L’UNESCO encourage l’enseignement en langue maternelle dès la petite enfance. Cette recherche commandée par l’UNESCO suggère que :
  • Les enfants apprennent mieux quand l’école commence dans une langue qu’ils comprennent. Le portail résume des recherches suggérant au moins six ans d’enseignement en langue maternelle à l’école primaire.
  • Une langue première solide soutient la seconde. Les enfants qui continuent à la développer, puis passent progressivement à une deuxième langue pour le travail scolaire, apprennent cette deuxième langue rapidement.
  • Se précipiter a un coût. Les enfants risquent de ne maîtriser aucune des deux langues, et la première peut s’affaiblir.
Voici le paradoxe. Nous mettons l’anglais ou le français en premier pour maîtriser l’anglais ou le français, et pourtant la recherche suggère que le chemin vers une deuxième langue solide passe peut-être par une première langue solide. Un enfant qui sait comment fonctionnent les histoires, comment expliquer et comment demander « pourquoi ? » a quelque chose à emporter avec lui d’une langue à l’autre.

Quelques réserves. Les études décrivent surtout des écoles dotées d’enseignants formés, de livres et d’une passerelle planifiée, et non la vie de famille. Elles montrent des tendances observées chez de nombreux enfants, pas des prévisions pour le vôtre !

La langue qu’on croit déjà avoir

Presque tout le monde au Rwanda parle le kinyarwanda, si bien qu’on a l’impression d’une langue qui se garde toute seule : la cuisine, le marché, le coup de fil à la grand-mère. Mais parler une langue n’est pas la même chose qu’apprendre et penser dans cette langue. Un enfant peut bavarder avec aisance et pourtant manquer de mots pour dire comment une graine devient une plante, ou comment contredire un adulte avec respect. Ces mots viennent quand quelqu’un les construit : par les histoires, les proverbes, les chansons, les livres et les réponses aux « pourquoi ? » du dîner.

Pendant ce temps, l’école, les devoirs et les cours de soutien se font en anglais, ou en français. Le kinyarwanda progresse-t-il au même rythme ? Ineza savait parler du haricot à sa grand-mère. Elle ne savait pas lui parler de la racine.

Une autre question mérite peut-être sa place à côté de « quelle langue ? » : que sait faire mon enfant dans chacune d’elles ? Raconter une histoire, poser une question difficile, faire rire une grand-mère, comprendre ce qu’il vient de lire.

Des questions pour y réfléchir

  • Quand mon enfant parle kinyarwanda, sait-il raconter une longue histoire ou expliquer un jeu ?
  • Peut-il parler avec ses grands-parents de ce qui compte pour lui ?
  • Où ai-je appris que la maîtrise de l’anglais équivaut à l’intelligence ?
  • Mon enfant étudie-t-il en anglais, ou apprend-il seulement l’anglais ? Comprend-il ce qu’il lit ?
  • Si l’on ajoute le français, qu’est-ce que cela remplace en temps et en énergie ? L’enfant est-il curieux, ou est-ce surtout notre inquiétude ?
  • Que fait concrètement l’école dans chaque langue, et quand ai-je posé la question pour la dernière fois ?
Claudine a toujours le prospectus, ni signé ni jeté.

Dimanche, elle demanda à Ineza de lui parler encore du haricot, uniquement en kinyarwanda. Ineza fronça les sourcils, cherchant ses mots. Puis son visage s’éclaira. « Umuzi », dit-elle. « La racine. »

L’anglais viendra à Ineza. Le français peut-être aussi. Chaque langue qu’elle apprendra sera une branche. Mais laquelle est sa racine ?

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