« Alors à quoi bon ? Tu te souviens de mon cousin ? Il a préparé sa maison pendant dix ans. Puis sa mère est tombée malade et chaque franc est parti à l’hôpital. La vie fait ce qu’elle veut. »
« Et tu te souviens de l’époque où nous n’avions aucun plan », dit doucement Solange, « et où la facture d’hôpital est arrivée quand même ? Nous n’avions aucune marge de manœuvre, rien sur quoi nous appuyer. »
Patrick ne répondit pas. Le stylo resta immobile sur la page ouverte.
Ni l’un ni l’autre n’avait tort. C’était bien là le problème.
L’argument de Patrick : vivre et s’adapter
Patrick n’est pas paresseux. Il est réaliste. Une maladie, des obsèques, une perte d’emploi, une mauvaise récolte : la plupart des événements qui bouleversent une famille arrivent sans prévenir. Un plan sur cinq ans peut ressembler à une histoire qu’on se raconte pour avoir l’impression de tout maîtriser.
Les plans ont aussi un coût. Ils peuvent faire passer le présent pour une simple salle d’attente. Ils peuvent transformer chaque détour en échec et chaque désaccord en « mais on avait dit ». Ceux qui attendent le plan parfait finissent parfois par oublier de vivre la vie qu’ils ont.
Et beaucoup d’aînés rwandais ont traversé des bouleversements qu’aucun plan n’aurait pu surmonter. Pour eux, « prendre chaque jour comme il vient » n’est pas de l’insouciance. C’est une expérience chèrement acquise.
L’argument de Solange : planifier malgré tout
Pour Solange, c’est justement l’incertitude qui justifie les plans. Personne ne s’assure parce qu’il sait qu’il tombera malade. On s’assure parce qu’on ne sait pas.
Le Rwanda a bâti un dispositif national sur cette idée.
Plus de 90 % des Rwandais seraient couverts par l’assurance maladie communautaire. Planifier face à l’inconnu fait déjà partie du fonctionnement du pays.
Un plan répond aussi à une question plus discrète : qu’est-ce qui compte le plus ? Pour une famille, elle se pose avec encore plus d’acuité, car deux personnes arrivent avec des besoins différents et des ressources différentes : l’un soutient ses parents tandis que l’autre rêve de lancer une activité ; l’un s’inquiète surtout de la santé, l’autre des frais de scolarité. Un plan leur permet de tout mettre à plat, de décider ce qui passe en premier et d’avancer dans la même direction. Sans plan, l’argent, le temps et l’énergie vont à qui, ou à ce qui, crie le plus fort. Ne pas planifier, c’est encore un plan : celui de laisser les décisions à la prochaine urgence.
Dwight Eisenhower, général devenu président des États-Unis, l’a formulé ainsi en 1957 : « Les plans sont inutiles, mais la planification est indispensable. »
Et si on n’avait pas à choisir entre planifier et s’adapter ?
La recherche sur les objectifs apporte un éclairage qui convient aux deux camps. Dans une
vaste revue d’études, les psychologues Peter Gollwitzer et Paschal Sheeran ont constaté que les personnes qui préparent des plans précis du type « si cela arrive, alors je ferai ceci » ont plus de chances d’atteindre leurs objectifs. De tels plans ne supposent pas que la route sera lisse. Ils peuvent prévoir quoi faire quand quelque chose tourne mal.
C’est peut-être cela, la question cachée dans ce salon. Patrick est-il contre la planification, ou contre les plans qui font comme si rien ne pouvait mal tourner ? Solange réclame-t-elle une certitude, ou une manière d’affronter ensemble l’incertitude ?
Des questions à débattre en couple
- Un plan est-il une promesse ou une direction ? Que se passe-t-il quand nous ne le tenons pas ?
- Que pouvons-nous prévoir, comme les frais de scolarité, le vieillissement et les soins de santé courants, et pour quoi pouvons-nous seulement nous préparer ?
- Où avons-nous besoin de souplesse, et où d’un engagement ferme ?
- Si l’un de nous planifie et que l’autre s’adapte, et que nos besoins et nos ressources diffèrent, comment avancer dans la même direction ?
- À quoi ressemblerait un plan conçu pour être modifié ?
Alors, si la vie est pleine d’incertitude, est-ce que ça vaut la peine de planifier ?